dimanching
ou l'éloge des plaisirs minuscules du quotidien
Sans crier gare, j’ai changé le nom de cette newsletter.
« Sans filtre » est devenue « dimanching ».
Pourquoi ? Parce que j’aime le dimanche. Ce moment suspendu où tout ralentit. Où l’on pousse les portes du café du coin, reconnus par la patronne derrière le zinc qui nous lance un : « deux allongés et deux pains au chocolat, hein ? ». On se réchauffe les mains autour de la tasse en découvrant qui fait la une du JDD ou ce que notre horoscope nous réserve dans le Parisien. On croque dans le pain au chocolat bien beurré en regardant les gens passer et en essayant d’imaginer à quoi ressemblent leurs vies.
Le dimanche, pour moi, c’est le jour « doudou » par excellence. Une bulle dans la semaine où le temps s’étire sans qu’on ait besoin de le remplir.
Mais pourquoi est-ce que ces moments du dimanche resteraient l’exception et non la norme s’ils nous procurent autant de réconfort ? Qui nous en voudrait de les étirer en inventant des « samedimanches » (jeu de mot déclinable, bien sûr, sur tout autre jour de la semaine — pratique) ou en injectant ces plaisirs minuscules au quotidien ?
Et si on faisait l’effort de les lister ?
Il y a un livre qui m’a marquée depuis la première fois que je l’ai lu, en décembre dernier. Le Sel de la vie, de Françoise Héritier. Une lettre à un ami dans laquelle elle fait l’inventaire de tout ce que la lessiveuse du quotidien nous fait trop souvent oublier d’apprécier. Des plaisirs aussi banals que le vent sur la peau, la première gorgée de thé, les rires qui dérapent… Ce texte est un ovni qui prend la forme d’une énumération sans fin. Mais je ne saurais que trop vous le conseiller : il donne envie de se prêter à l’exercice et de réfléchir aussi à ce qui nous décroche un sourire au quotidien. C’est précisément ce qu’a fait Jessica Troisfontaine dans un mini-podcast de 16 minutes où elle liste tout ce qui rend sa vie gourmande. Des exemples ? « Dérober des heures à l’horloge en me réveillant quand tout le monde dort, lire quelques pages pour se désembrumer, former un trio improbable avec Céline Dion et Garou, s’offrir un pain au chocolat le vendredi… ». Dans la même veine, je vous recommande aussi La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe Delerm qui reprend le thème de ces petits riens du quotidien et de leurs effets sur nos émotions : une gorgée de bière, un petit pois qu’on écose, le goût d’un banana-split... J’aime aussi les carrousels d’Alix Grousset où, chaque semaine (ou presque), elle partage en carrousel ce qui l’a rendue heureuse.
Le point commun dans tout ça ? Nous (ré)apprendre à voir des plaisirs quotidiens… terriblement simples. Pas des grands rêves ou une Bucket List. Non. Juste relever la tête pour noter ces moments, les savourer, se les autoriser. J’y reviendrai probablement dans un prochain numéro car c’est l’un des sujets sur lesquels j’ai encore beaucoup de travail pour lâcher le contrôle. (Ré)apprendre à écouter ses désirs. Savoir se faire plaisir seul(e).
Alors j’ai voulu faire à mon tour cet exercice. Parce que ce genre de liste nous présente sous une autre facette et je me dis que ce n’est pas inintéressant pour débuter cette newsletter plus personnelle.
Mon inventaire de réconfort
Ce qui m’apporte de la joie, c’est de :
petit-déjeuner d’oeufs à la coque dans un café douillet (et m’apercevoir qu’ils sont bien servis par deux et cuits à point),
utiliser le verbe « dimancher » à toutes les sauces,
sentir les premières effluves du café du matin et l’odeur de pain grillé,
me réveiller avant le soleil et avoir le sentiment grisant de pouvoir prendre de l’avance pendant que tout le monde dort,
m’autoriser le pain au chocolat du dimanche comme rituel (et avoir sans vergogne étendu ce rituel au samedi),
oublier mon téléphone pendant plusieurs heures le weekend,
faire des vocaux de 28 minutes à ma meilleure amie et n’y voir aucun problème,
dévorer un Agatha Christie (et être constamment surprise par le plot twist final de ce brave Hercule Poirot),
brainstormer en marchant des heures sans but,
avoir mes meilleures idées sous la douche ou en regardant par la fenêtre du train,
déshabiller patiemment un pain au chocolat bien beurré et feuilleté,
lire sous un plaid pendant qu’il pleut et vente dehors,
enfiler un pull doudou et oversize,
ressentir les premières notes d’ivresse d’un verre de vin,
me sentir l’âme de Mauro Colagreco quand je vais faire mes courses au marché,
regarder, hypnotisée, le feu dans la cheminée quand je rentre en Savoie,
mitonner des lentilles-saucisse de Montbéliard, plat doudou par excellence,
inventer mes propres expressions comme « en avoir ras-la-couenne »,
recevoir une annulation pour un rendez-vous un soir de flemme et froid,
déambuler dans une librairie pour le plaisir d’être entourée de livres,
allumer une bougie « feu de bois » Muji (plaisir plus modeste que les Diptyque, vous en conviendrez),
hésiter devant le menu d’un resto comme si c’était mon dernier repas,
avoir la main lourde sur la cannelle et le paprika fumé,
perpétuer le rituel du (des) verre(s) de rouge du déjeuner dominical,
être reconnue dans le café où je vais tous les dimanches par Stéphanie, la patronne,
découvrir mon horoscope dans le Parisien du dimanche et n’y accorder du crédit que s’il est prometteur,
entamer une grille de mots fléchés et me dire que, cette fois, je ne ferai pas de ratures,
renoncer à me battre contre le wifi dans le train et préférer regarder les paysages défiler,
mettre une pincée de fleur de sel sur un carré de chocolat 90%,
rentabiliser ma carte UGC en allant voir des films sans regarder la bande annonce,
décliner tous les plats à base de courge et de champignons en période automnale,
casser le blues du dimanche soir avec un vieux James Bond,
retrouver le charme désuet des cinémas d’art et d’essai et leur ambiance cosy,
taper dans une saucisse-purée un jour de froid (et faire un puit de sauce, depuis 34 ans),
passer des heures sur une partie d’échecs,
planter le premier coup de fourchette dans une babka à la cannelle tiédie au four,
avoir toujours un voyage programmé d’avance,
mettre les cookies de Puffy au four puis les saupoudrer allègrement de fleur de sel,
trouver dans n’importe quel motel du fin fond des US un appareil à gaufre au petit-déj’,
écouter du Bob Dylan ou Cat Stevens en bossant (et avoir l’impression d’être en roadtrip au milieu de Yosemite),
verser du sirop d’érable sur une pile de pancakes,
ripailler dans une petite adresse sans prétention (et se dire que c’était « tout simplement bon »), sans s’être fait prendre pour un pigeon-bobo avec des latte à 8€,
arriver pile à temps pour un coucher de soleil (bonus s’il est rougeoyant et savouré avec un verre ou un cornet),
envoyer un colis surprise ou une carte postale à quelqu’un qui ne s’y attend pas,
sortir un « aaaaah » de satisfaction en se lovant dans des draps tout juste lavés,
avoir mérité - après une longue queue - une glace chez JJ Hings, avec ses parfums atypiques et ses cornets à la farine de petit épeautre,
sentir l’ivresse de la caipirinha commencer à monter et se dire que la vie est décidément très douce.
Mon conseil ? Profitez de ce dimanche au calme et pluvieux pour vous prêter à l’exercice. Vous verrez, au début, la feuille blanche est vertigineuse. Puis on commence à poser quelques souvenirs… et soudainement, bercés par un petit Bob Dylan en fond, ils viendront naturellement noircir la page.

Les questions existentielles que je me suis posées cette semaine
Pourquoi sombrons-nous dans l’injonction à se mettre en scène et le narcissisme des réseaux sociaux ? À quoi rime ce voyeurisme de masse ? — C’est le thème du documentaire d’Arte « GAFA tes gosses » sur cette addiction - et les paradoxes dans lesquels elle nous plonge - qui, vous le savez, me passionne. Une tendance intéressante d’ailleurs : la Gen Z devient de plus en plus passive sur Instagram, postant de moins en moins et préférant les stories éphémères. C’est aussi un filtre que j’essaye de me mettre quand je veux poster. Quand on commence à se demander « qui cela va-t-il intéresser » (de savoir que je mange un chou farci ou que je prends plaisir à bosser depuis un café doudou avec mes oeufs à la coque, par exemple), bizarrement, je me décourage à poster. Et c’est peut-être sain comme réflexe après tout.
Comment sortir des sentiers battus en voyage ? — J’en parlais récemment avec François, le cofondateur de (l’excellent) magazine Bobine. On se disait qu’on ne tombe plus par hasard sur des adresses quand on prend la tangente, en France ou à l’étranger. On a perdu la spontanéité d’oser passer la porte d’une adresse que l’on n’aurait pas repérée au préalable sur Instagram. Les réseaux sociaux alimentent notre FOMO : on sur-prépare nos voyages… par peur de ne pas avoir coché la case DU resto à faire absolument. Et nous rendent moutonniers. Comment faisaient nos parents, à leur époque, quand il n’y avait ni notes Google ni Tripadvisor, ni centaines de créateurs de contenus food nous présentant LA dernière adresse qu’il faut absolument tester ?
Pourquoi ne fait-on pas davantage d’évènements… en chaussettes ? — Ces derniers jours, je me suis retrouvée deux fois en chaussettes chez le journaliste food (et auteur de l’excellente newsletter Pomelo) Ézéchiel Zérah, une fois pour la sortie de sa bible sur les pizzas, une fois pour un Croque Paris, un format qu’il a lancé à Marseille, en réunissant tous les acteurs de la restauration… chez lui. Le principe est simple : une trentaine de personnes qui se retrouvent dans son salon, où l’on mange à la bonne franquette des pizzas préparées devant nos yeux (coup de coeur pour Marthe Brejon, une des seules pizzaoilas de France et sa pâte incroyable au levain)… en chaussettes. C’est peut-être un détail pour vous mais cela créé tout de suite une ambiance où tout le monde est au même niveau (sauf celles et ceux qui n’ont pas vérifié qu’ils avaient un trou…) et où les échanges se font tout de suite de manière beaucoup plus détendue. Et à chaque fois qu’un nouvel invité arrive, Ézéchiel va l’accueillir et spontanément lui dit « tu connais untel ? Ah mais attends, je vais te le présenter ! ». Et hop, la magie opère ! J’y ai rencontré les fondateurs de Plaq, de Glazed, papoté avec des gens à la com’ de restos étoilés ou la co-cheffe du Refettorio… Est-ce que ça m’a donné envie d’en faire pour Komando ? L’avenir vous le dira…
J’ai lu, j’ai vu, j’ai mangé, j’ai aimé
🍴 À toutes faims utiles — J’ai aimé découvrir les Bánh Cuốn Tôm (des petites crêpes vietnamiennes maison à base de farine de riz aux crevettes et champignons) de Sao Mai, les mezzi paccheri al ragù di salsiccia calabrese réconfortantes d’Osteria Paradiso (avec un service hyper sympa qui fait la différence), le chou farci parfait pour la saison de Café Singuliers et Mosuke, le restaurant afro-japonais de Mory Sacko.
📚 Table de chevet — Je me suis lancée dans la (re)lecture du Da Vinci Code histoire de me remettre dans le mood avant de découvrir le dernier Dan Brown et, sur les conseils d’Elisa (1ère salariée de My Little Paris), j’ai acheté The Art of Gathering et The Tipping Point que je vais glisser dans ma valise pour novembre et dont je vous parlerai peut-être dans Komando.
🍿 Côté ciné/série : j’ai (enfin) regardé Shutter Island (et j’ai dû demander à ChatGPT l’interprétation de la fin, haha), je me suis refait Nobody Wants This, série automnale par excellence avant la sortie de la nouvelle saison et je poursuis les Petits meurtres d’Agatha Christie.
📍 Dans mes posts enregistrés sur Instagram, vous trouverez :
Ce plaidoyer pour les bouis-bouis et petites cantines anti-Instagrammables auquel je souscris à 200% : si vous ne devez regarder qu’une vidéo, c’est elle.
Le coup de gueule de Sonia Devillers qui partage son inquiétude à devenir de plus en plus incapable de rester concentrée devant un roman ou un article un peu long à force de scroller sur les réseaux sociaux.
My Little Paris qui lance une gazette saisonnière, Café croissant (un poil cliché quand même), avec la volonté d’avoir un format papier en résistance à la consommation frénétique sur Instagram. C’est d’ailleurs dans un coin de ma tête depuis longtemps : pouvoir vous proposer un jour un numéro spécial de Komando en papier. Chiche ?
Le Reel du Venice Simplon Orient-Express sur son offre « Villeggiatura by train » — un voyage en train + un séjour dans hôtel Belmond. On ne parle pas assez de la poésie de ce mot italien qui évoque ce moment où l’on prend le temps, où l’on se pose et se détache du rythme quotidien. Plus globalement, je trouve la com’ de VSOE vraiment réussie en nous plongeant dans un univers hors du temps.
La vidéo de l’orchestre qui a joué pendant le marathon d’Amsterdam lors du passage des coureurs à travers le Rijksmuseum, le plus célèbre musée de la ville.
Pierre Niney qui fait la promo du Cantal : j’ai imaginé la tête de l’office du tourisme pour cette vidéo « gratuite » où l’acteur partage spontanément son coup de coeur pour la beauté des paysages naturels auvergnats où il est allé se ressourcer.
Cette maison d’édition qui a imaginé un sachet de sel… pour relever les bouquins ennuyeux.
Le concept de Books for Cooks, une petite librairie cachée à Notting Hill où les livres de cuisine prennent vie grâce à une cuisine sur place, permettant aux visiteurs de goûter chaque jour les recettes tirées des ouvrages en vente.
Bao Family qui propose à 5 internautes de tester leur nouvelle carte avec leurs équipes. Malin car à la fois viral (concours) et de bon sens (pour recueillir des avis clients).
☕️ Sur ce, je vous dis… à un prochain dimanche !
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Meilleur titre. Que fait l’académie française ?
Merci pour ce chapelet de plaisirs minuscules. Je crois que nous sommes très nombreux à dépiauter les pains au chocolat comme ça depuis l'enfance.