Une pause s'impose
De la politique à Saint-Anne, comment le rapport à la réussite m’a fait tomber dans l’anorexie
Bien le bonjour,
C’est le grand retour de cette newsletter personnelle qui, comme vous vous en apercevez, n’a volontairement pas de fréquence fixe. Je veux la garder en terrain de jeu sans contrainte pour partager des billets… quand j’ai des choses à dire.
Aujourd’hui, je préfère vous prévenir, on va partir sur un sujet très personnel. Et pour être honnête, je me suis beaucoup questionnée sur le fait de le publier ou non. Je sais qu’il y en a à qui cela ne va pas parler et qu’on va perdre en cours de route. Ce n’est pas grave. Je n’écris pas pour vous raconter ma vie… mais pour tous les autres qui s’y retrouveront.
Sur ce, bonne lecture !
🫡 Kéliane

Le pavé dans la mare : les TCA
Ça commence comme une histoire drôle mais la fin est un peu différente : c’est l’histoire d’une fille épicurienne et véritablement passionnée de gastronomie… et qui, un jour, est tombée dans l’anorexie. Et cette fille-là, c’est moi.
Anorexie. Je mets directement les pieds dans le plat mais la tournure plus élégante - ou la pudeur médicale - serait de vous parler de « troubles du comportement alimentaire ». TCA, un acronyme désormais familier dans mon quotidien.
Je parle d’histoire drôle car, effectivement, l’ironie de la situation est que je suis cette personne qui hésite devant une carte de resto comme si sa vie en dépendait. Qui a toujours 3 fois plus d’adresses à tester que de créneaux de repas en voyage. Qui préfère ne pas manger plutôt que d’avaler un mauvais sandwich ou une salade industrielle - quitte, parfois, à devoir attendre 2h et traverser une ville pour aller faire une bonne petite adresse. Qui est d’une humeur massacrante après un repas décevant, considérant que nous n’avons que 3 opportunités de bien manger dans la journée et qu’à l’échelle d’une vie ce n’est pas tant que ça par rapport à la quantité d’adresses que je veux tester. Qui s’endort en pensant au petit-déjeuner, l’un de mes repas préférés - surtout en maison d’hôtes.
Bref, toute ma vie tourne autour de la (bonne) chère. Du coup, forcément, quand un médecin met les mots de « anorexie mentale restrictive » ou « dénutrition sévère », je me dis que le destin est décidément bien taquin avec moi. Alors j’ai essayé de comprendre pourquoi et comment je suis « tombée » là-dedans.
Autant vous le dire directement : je n’ai pas la réponse et je ne l’aurais probablement jamais. C’est le propre de toutes ces maladies liées à un côté psychologique. Mais après avoir parlé à moult psys, coachs et diététiciens, j’en suis arrivée à me dire que la chose la plus corrélée à l’apparition de cette maladie était… ma vie professionnelle.
Il y a un graphique en particulier qui, je trouve, m’a aidée dans cette enquête pour en comprendre les causes : c’est celle de ma courbe de poids et des différents temps forts de ma vie professionnelle correspondants. Ma (première) chute a démarré au moment où j’ai quitté la politique, en 2018, pour me lancer à mon compte. Avec tout ce que cela impliquait : le saut dans l’inconnu, le fait de prendre au début toutes les missions - trop de missions, la solitude de l’entrepreneur qui apparaît très vite… Je crois qu’on tient une piste.
Rembobinons, Hercule Poirot
Il y a quelque chose qui m’a toujours étonnée : c’est la différence de perception entre ce que vous ressentez et la perception des gens. Depuis que j’ai lancé Komando, je reçois des commentaires élogieux de personnes qui me disent qu’elles sont admiratives de ce que j’ai construit. Et ce n’est pas de la fausse modestie que de vous avouer que cela continue de m’étonner.
Le fait est que Komando marche bien, même très bien, depuis que je me suis lancée à mon compte en 2022. Je m’étais toujours dit que je faisais du conseil en com’ pour commencer, car c’est ce dans quoi les gens me trouvaient bonne, mais que, à terme, je me lancerai dans l’entrepreneuriat. Cette phrase fait parfois sourire car quatre ans plus tard, j’ai bien lancé et fait grandir une boîte : Komando. Mais dans mon esprit, entrepreneuriat = « vrai » produit ou service.
Dans les yeux des gens, j’ai réussi. Komando cartonne. Et dans les faits, ils ont raison. Mais de mon point de vue, je ne suis pas là où je voudrais être. J’ai du mal à me dire que j’ai réussi car le bout du chemin n’est pas là. Komando a tourné à plein régime pendant 4 ans. Pour autant, me considérais-je comme heureuse dans mon quotidien ? Non. J’ai fait ce dans quoi les gens me projetaient bonne (les réseaux sociaux), pas ce que j’avais réellement envie de faire au fond de moi. Cela va paraître enfant gâtée de dire ça mais je n’ai jamais prospecté depuis la création de l’agence. Ce qui est une chance… mais aussi un piège. J’ai enchaîné la lessiveuse des missions, par mon réseau, sans prendre le temps de me demander celles que j’aimais véritablement, sur lesquelles j’avais une plus-value et sans me demander quels étaient mes clients de rêve, pour pouvoir aller les chercher de manière proactive.
Questionner notre rapport à la réussite
En tout cas, je pense que cela pose une vraie grosse question : qu’est-ce que la réussite ? Peut-on réussir sans être heureux ? (Oui.). Est-ce qu’il vaut mieux « réussir » aux yeux des autres ou se sentir alignés ? Évidemment, rien qu’à la façon de poser la question, vous avez la réponse. Et je pense qu’il y a un fil à tirer (un podcast ?) pour montrer d’autres modèles que du personal branding façon Linkedin et des personnes qui, certes, réussissent avec leurs boîtes mais qui, dans le fond, ne sont pas heureuses.
Je vais vous parler d’Angélique, une entrepreneuse qui m’accompagne et me mentore depuis quelques mois. Elle est brillante, elle a cofondé une startup qui l’a mise sous les feux des projecteurs (et du microcosme), a été reconnue Forbes 30 Under 30… Bref, elle a coché toutes les cases qui vont bien. Que demander de plus ? Pourtant, un jour, elle décide de tout mettre sur stop, de sortir de sa boîte et de quitter Paris. Trois ans plus tard, elle est installée à Biarritz, dans une maison qu’elle a retapée avec son copain. Et sincèrement, elle rayonne et je l’envie (un sujet ô combien contemporain et Instagramo-centré sur lequel on pourra aussi revenir !). Ça, pour moi, c’est la réussite. En tout cas, une forme de réussite car chacun a la sienne. Chacun a ses propres critères. Les ingrédients indispensables à son équilibre. Et c’est tant mieux. Pourtant, dans le regard des gens, la réussite, c’est d’avoir été à l’Elysée comme je l’ai été. J’ai mis du temps à déconstruire cette idée et à me dire que « l’essentiel est ailleurs », une phrase que je dois à Bertrand, l’un des plus brillants communicants que j’ai rencontrés.
Début 2026, Angélique a su trouver les bons mots avec une phrase qui a eu l’effet d’un déclic : « mais au fond, Kéliane, est-ce que ton projet entrepreneurial, ce n’est pas… Komando ? Qu’est-ce qui ferait que ton projet d’agence soit aussi excitant qu’une marque de glaces ? ». Car oui, l’an dernier, je m’étais enflammée pour me lancer dans une marque de glaces. Et je n’abandonne d’ailleurs pas l’idée, à terme (pardon papa, maman…).
Quoi qu’il en soit, la graine plantée par ma coach a fait du chemin. Et m’a amenée à remettre à plat Komando pour signer depuis le début d’année de nouvelles missions assez excitantes, avec des clients qui remettent la com’ au service de l’impact concret, que ce soit pour des causes ou des business. Et surtout, je ne suis désormais plus seule sur Komando et je m’apprête à écrire une nouvelle page : j’en parlerai bientôt.

De la sonnette d’alarme à Saint-Anne
Bref, je pense que c’est à cause de ce rapport à la réussite et de l’exigence que je me suis mise, du fait que j’ai eu du mal à me trouver professionnellement, après une phase intense sous les ors de la République, face au vertige de l’entrepreneuriat et des attentes que la société projette sur vous, que je suis tombée dans une spirale - dont les principaux symptômes étaient le contrôle dans l’alimentation et une compensation excessive par le sport - qui a conduit jusqu’à l’anorexie. En tout cas, c’est l’explication la plus plausible que j’ai jusque-là.
Ce qui est intéressant, d’ailleurs, c’est que cette maladie touche en réalité plein de jeunes femmes comme moi : des boulimiques du travail (notez l’ironie, une fois de plus). Les médecins m’ont expliqué que les TCA touchent (notamment, pas que) des personnes qui ont réussi professionnellement à se hisser à un certain niveau… mais qui sont d’éternels insatisfaits. Les chiffres sont d’ailleurs assez énormes : on estime que près d’un million de personnes souffrent de TCA en France, dont plus de la moitié ne seraient pas diagnostiquées ou suivies médicalement. Les TCA touchent très majoritairement les femmes (90%). On estime même que 1 femme sur 12 (3 millions en France) vivra un TCA au cours de sa vie - qui, bien sûr, comprend des formes moins graves que les points extrêmes de l’anorexie ou de la boulimie. C’est colossal.
Dans mon cas, cette spirale s’est étalée dans le temps. Elle a été progressive, avec des hauts et des bas, pernicieuse. Au début, c’est un sentiment de contrôle, plutôt agréable. À la fin, c’est la maladie qui vous contrôle.
Le déclic, c’est quand les proches tirent la sonnette d’alarme. On finit par s’apercevoir que la situation a dérapé et qu’il va falloir de l’aide pour remonter la pente. C’est aussi à ce moment-là que les médecins m’alertent sur les risques très concrets en termes de santé. Une dénutrition déclenche une série de conséquences pour le corps, que ce soit pour les os avec un risque d’ostéoporose ou pour les hormones. Et c’est là qu’ils m’ont parlé de l’hôpital Saint-Anne qui a l’un des seuls (ou des meilleurs) centres TCA de France. J’ai déposé un dossier en mars 2025 - un peu comme une candidature : il faut exposer la situation, avoir l’avis d’un médecin, expliquer ses motivations. On vous prévient qu’il y a très peu de places et plusieurs mois d’attente : c’est surtout destiné à des jeunes femmes et ados.
Septembre 2025 : j’avoue que tout ceci m’était un peu sorti de la tête. Et là, je reçois une convocation pour décembre. Deux journées d’évaluation. Vous venez à jeun et on vous fait une série d’examens médicaux et psy (prise de sang, pose de capteur de glycémie, test d’attention avec un neuropsy, entretien psychiatrique, déjeuner sur place…). Il faudra attendre après les vacances de Noël pour avoir leur « recommandation », autrement dit le programme de prise en charge qu’ils vous proposent.
Début janvier, au rendez-vous dit « de restitution », le couperet est tombé : ils me proposent une hospitalisation intensive (= 5 jours par semaine à Saint-Anne, de 9h à 15h). Ce n’est pas l’option la plus light mais ils préfèrent couper court vite et fort plutôt que de laisser la maladie s’installer sur la durée.
« Vous êtes speed non, vous ? On va vous calmer ici … »
Le choc est dur à encaisser sur le moment. À force d’être dans le déni, le mur est plus brutal. Très vite, je fais par contre le choix de basculer dans la rationalité : une manière de me protéger. J’acte donc le fait que je le ferai. Si j’avais déposé le dossier, c’était pour suivre leur recommandation et surtout pouvoir me débarrasser de cette maladie qui n’a que trop traîné une bonne fois pour toutes. La date est fixée : la prochaine session démarre le 17 mars et je me retrouve embarquée pour un programme de 14 semaines. D’ici là, on me fait attaquer une nouvelle diététicienne, un psychiatre et on me met sous compléments alimentaires. On m’explique alors le programme des journées - ce qui était quand même ma grande interrogation : que peut-on faire pendant cinq jours complets ?! - qui vont alterner des rendez-vous médicaux (psy, neuropsy, diététique…), artistiques (arts plastiques, écriture, danse, musique…), de la relaxation, des groupes de parole, des ateliers de cuisine, un travail sur la gestion de l’imprévu…
Une phrase d’un médecin rencontré au mois de février, lors de l’entretien de pré-admission, m’a marquée. Au détour de la conversation, il me demande : « vous avez l’air speed, non, vous ? ». Je réponds que, effectivement, j’ai tendance à être un peu hyperactive. Et là, il me répond : « Eh bien vous allez voir, ils vont vous ralentir à Saint-Anne… ». De ce que j’ai compris, cela fera partie du programme : amener des boulimiques de travail à lever le pied (on m’a dit qu’il y aurait des puzzles : ma curiosité est à son comble !) pour qu’ils apprennent à lâcher ce fameux contrôle qui leur gâche la vie, trouver ces activités qui procurent des petites joies quotidiennes à cultiver.
Moi qui pensais depuis longtemps à faire une pause et prendre du recul… c’est finalement un peu elle qui s’impose à moi (même si elle ne sera pas totale, je vais seulement resserrer les vannes). Et je crois que j’ai hâte. Plus vite j’y rentre, plus vite j’en sors.
Je suis d’ailleurs tombée récemment sur Hors Ligne, un mini docu de 4 minutes d’un vidéaste parti en week-end dans les Pyrénées, qui invite à ralentir, à regarder sans scroller, à apprécier le silence, le temps long et l’ASMR de la nature. Et la phrase de conclusion m’est restée en tête :
« Parfois, il faut faire une pause. Pas pour s’arrêter. Mais pour repartir autrement. »
C’est tout pour aujourd’hui !
Je sais qu’il y en a parmi vous qui vont trouver ça voyeuriste ou trop intime. Mais pour toutes celles et tous ceux qui sont arrivés jusqu’au bout, je me dis qu’il y en a probablement qui se sont reconnus et qui n’osaient pas forcément en parler, ou connaissent autour d’eux des proches concernés. Et rien que pour ceux-là, cela justifie pour moi d’avoir osé franchir le cap de l’écrire et surtout de le publier.
Sur ce, je vous souhaite un bon dimanche ensoleillé !
PS : je ne sais pas encore quelle sera la suite, si la prochaine newsletter continuera à parler de ces sujets ou de totalement autre chose : c’est justement - comme je vous le disais - toute la liberté que je veux laisser à ce format de carnet de bord, sans prise de tête ni fréquence imposée. Si vous voulez continuer à suivre cela :







Merci pour votre sincérité et bravo pour votre courage. Je vous souhaite toute la force possible pour ce combat 💪
Bravo tellement ! Si admirative de ton courage, d'y aller et d'oser en parler. Et merci pour ces mots qui me touchent tant 🫶🏼.
Je reste aux premières loges pendant et après, et une fois que tout ça ne sera qu'une histoire ancienne qui aura nourri de jolis projets, rencontres et histoires !